PASTORALE


PASTORALE
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Demandons-nous d’abord pourquoi si peu de littératures ont élaboré des pastorales.

Avec leur économie paysanne de type maraîcher, quasi jardinier, comment Chinois et Japonais auraient-ils gaspillé en pâtures une terre assez généreuse (mais au Japon très exiguë), capable de prodiguer les cinq céréales et le soja? Ignorants de notre « péché originel », comment ces gens auraient-ils rêvé d’un monde païen, innocent? C’était le leur. Comment les Chinois auraient-ils exalté la yourte et le koumis de ces pasteurs nomades, des « barbares » à leur sentiment, qui toujours les investissaient, parfois les envahissaient? Leurs poètes s’attendrissaient plutôt sur l’infortune des pauvrettes que la raison d’État expédiait parfois vers les tentes des chefs mongols ou des Xiongnu [Hiong-nou], nos Huns.

À défaut de pastourelles, les Chinois eurent pourtant, eux aussi, leurs magnanarelles. Le « chantez, chantez magnanarelles! car la récolte aime les chants! » a son écho en Chine, depuis près de deux mille ans au moins: grâce à Jean-Pierre Diény, on découvrit (Pastourelles et magnanarelles , essai sur un thème littéraire chinois , 1977) qu’à la fameuse pastourelle occitane de Marcabru, ce « poème à chanter », correspond et répond en Chine un autre « poème à chanter », un yue fou (yuefu ), l’histoire de Louo Fou (Luofu ), dont l’héroïne « excelle aux soins des mûriers ». Anonyme, ce texte daterait des Han postérieurs: 25-220. Comme la jouvencelle de Marcabru, la magnanarelle chinoise bafoue le monsieur qui voulait se jouer d’elle en jouant avec elle au jeu d’amour. De sorte que: « Mille ans avant l’apparition de la pastourelle française, la poésie chinoise met en scène ses deux acteurs principaux. Quoique le décor diffère, les rôles se ressemblent. Un voyageur sans scrupules, non pas chevalier mais mandarin, rencontre d’aventure une campagnarde, non pas bergère mais cueilleuse de mûrier, et il tente de la séduire. » Cependant, l’auteur estime qu’il n’aura pas « le front de situer en Chine l’origine de la pastourelle, vainement cherchée de tous côtés jusque dans le monde arabe ». En revanche, et à bon droit, il insiste sur la « convergence remarquable » entre le sens de la pastourelle occitane et de la magnanarelle chinoise, du point de vue poétique aussi bien que sociologique: dans les deux cas, l’héroïne oppose au séducteur un refus inflexible. De plus, l’une et l’autre se signale par son astuce, son franc-parler, autant que par sa vertu, « et triomphe au jeu même de son adversaire en lui empruntant ses propres armes ». Bref, « l’ambiguïté de la magnanarelle rappelle celle de la bergère ». M. Diény relie cette thématique chinoise, d’une part, aux rencontres saisonnières des gars et des filles au moment du printemps, ce que l’on trouve déjà au Che King (Shi jing ), tel que Granet l’interprétait; de l’autre, aux « rites et mythes de la mûreraie «: de même qu’en Chine c’est le roi en personne qui doit inaugurer les labours, c’est la reine elle-même qui cueille les premiers mûriers.

Pasteurs sans doute, mais plus encore guerriers, les poètes arabes chantent donc l’honneur tribal, la guerre, la mort des amis, celle des ennemis. Islamisés, ils instaurent entre l’homme, ses femmes, ses concubines, des rapports tels qu’ils excluent et le mythe de don Juan et celui d’une Arcadie. Aux bergers enrubannés de l’Europe pastorale s’oppose virilement, virulemment, le mâle enturbanné. Malheur là-bas aux bergères légères!

Quant aux Peuls de l’Adamawa et du Fouta-Djalon, islamisés eux aussi, et embourgeoisés qu’ils sont déjà en partie, ils méprisent les Peuls pasteurs des hautes terres, les nbororo’en de l’hooseere qu’ils soupçonnent de paganisme, crime inexpiable pour un musulman. S’ils vivent assez près des femmes du peuple pour dire en leurs poèmes les « doigts courbes et déformés comme par un rhumatisme », « gonflés » par l’écossage des arachides, les pauvres paumes « pareilles aux fesses d’un singe », ils ne laissent rien déceler dans leur littérature qui puisse se rattacher à la pastorale.

Grâce à Jeannine Kohn-Etiemble, le signataire vient d’en découvrir une autre confirmation: l’histoire d’Aligurra et son neveu Adelasech , recueillie et savamment élucidée dans Traditions touarègues nigériennes , par Mohamed Aghali Zakara et Jeannine Drouin, préface de I. Galand. Si la substitution de l’enfant, en qui l’on redoute un futur rival et que l’on s’est juré de tuer, est un thème classique (en l’espèce, dans une société alors matrilinéaire, on substituera le fils de la servante à celui de la sœur cadette d’Aligurra, au neveu utérin, par conséquent), toutes les épreuves auxquelles est soumis l’enfant sauvé par substitution prouvent combien peu idyllique, combien dangereuse, et féroce plutôt, cette vie des vrais pasteurs: ce n’est déjà pas si facile de distinguer de la trace d’un sabot mort celle du sabot d’un animal vivant; mais le repérage des points d’eau, faute de quoi, c’est la mort aussi rapide que certaine: mais, quand on abreuve les animaux, la séparation des adultes et des petits; et cette « dichotomie des maîtres et serviteurs », qu’on peut appeler par son autre nom: la lutte de classes, rien là qui ressemble à nos gazouillis pastoraux de citadins rêveurs... Et quand on découvre dans ce conte touarègue disséminé avec ses variantes sur une vaste aire africaine que l’intelligence (et donc la puissance dans la tribu) est d’origine génétique, n’est-ce pas déjà ce que nous promet la technocratie d’aujourd’hui? Pauvre Pastor fido ! Pauvre Théocrite! Que vous êtes loin du compte, avec vos contes bleus! Les « hommes bleus » ne content pas d’histoires bleues...

Bref, les peuples pasteurs n’ont jamais constitué la bucolique en « pastorale ». Qui connaît bien le croît, les drailles, le cossage, les coussouls, le cri qui fait obliquer le troupeau sur les carraïres, ne comptez pas sur lui pour écrire la Galatea , le Pastor fido ou L’Astrée . La seule civilisation de pasteurs qui ait durablement élaboré des poésies pastorales, l’indienne, le doit à sa dévotion pour K リルユa, œuvres pies, littérature édifiante: « Ce dieu autour de qui rôdent dans les bois des filles folles de leur corps, et qui leur dispense à la fois l’ivresse charnelle et l’ivresse mystique, c’est Dionysos; ce musicien rassurant les bêtes apeurées, c’est Orphée. Ce pasteur comblant les besoins d’amour de l’âme humaine est un « bon pasteur ». Mais Orphée, sur les bords du Strymon barbare, meurt d’avoir dédaigné le désir furieux des Bacchantes; Dionysos entraîne ses Ménades en pleine sauvagerie dans un monde inquiétant que hantent les plus vieilles terreurs de l’homme; le Bon Pasteur chrétien est inséparable de la Croix. Rien de sombre ou de tragique, au contraire, dans l’aventure de l’Orphée-Bacchus des bords du Gange. « L’union de Krishna et des vachères s’accomplit en pleine paix, au sein d’une édénique innocence », écrit fort bien Marguerite Yourcenar.

C’est précisément dans la mesure où elle n’est plus pastorale, mais déjà citadine, que l’Europe va s’engouer des bergeries. Lorsqu’au XIIIe siècle français Aucassin rencontre un bouvier, il le voit encore « hideux «: « grosses lèvres » et « grande hure ». Dès le XIVe siècle italien, civilisation urbaine, Sacchetti célèbre les pastourelles:
DIR
\
Vous me semblez créatures d’amour, Tant votre vis illumine le jour! Ni l’argent, ni l’or sur vous n’étincelle, Et, mal vêtues, vous semblez des angèles.Réponse des angèles:Fi de la richesse! Notre seul bonheur C’est baller, chanter, et fleurs et guirlandes. /DIR

Presque tout est là, qui fera la vogue en Europe du pastoral. Pastorales, les poésies qui célèbrent la vie des champs; pastorales, les œuvres qui, prose ou vers, font parler des bergers « dans le langage qui leur est propre »; pastorale, longtemps, signifia « comédie »; pastorales, à la fin du XVIIIe siècle, c’est aussi le nom de certaines danses accompagnées d’un air sur « des paroles relatives à l’état des bergers »; plus tard encore, la Symphonie pastorale de Beethoven témoigne d’un état d’esprit qu’en vain Charles Sorel avait tenté de ridiculiser dans son Berger extravagant , ou Fontenelle en feignant que tout le pastoral de Ronsard consiste à baptiser « Henriot » Henri II et Catherine de Médicis, « Catin ». Les pipeaux, baisers, guirlandes et flûtiaux du Suisse allemand Gessner (Idylles , 1756, 1772) rassoteront le siècle des Lumières: Diderot ne dédaigne pas de les traduire. Si les Idylles de Léonard n’ont pas changé la condition paysanne en France, les Bucoliques de Chénier ont contribué à l’éclosion, à l’explosion du romantisme. Si peu romantique assurément que soit Paul-Louis Courier, il met néanmoins en français Daphnis et Chloé de Longus, « la meilleure des pastorales », que nous savons encore apprécier au XXe siècle (siècle des résidences secondaires, où la tonte des pelouses remplace celle des moutons; siècle aussi des « hippies » qui, lorsqu’ils manifestent, offrent aux policiers des fleurs; qui, lorsqu’ils se marient, modulent le aum de l’Inde, et récitent le Yijing [Yi-king ] des Chinois).

1. L’Antiquité gréco-latine

Parler de poésie pastorale, c’est nommer d’abord Théocrite et Virgile. Mais ces poètes n’ont pas surgi ex nihilo , et remonter aux origines lointaines du genre n’est pas aisé.

Les origines

Pour la mythologie grecque classique Apollon est le dieu de la lyre, Hermès celui des moutons d’Arcadie. Mais celui-ci, d’après l’Hymne à Hermès , est l’inventeur de la lyre, qu’il offrit à son frère pour prix de ses « vaches immortelles ». Apollon garda les troupeaux de Laomédon (Iliade , XXI, 448) et ceux d’Admète en jouant de la flûte (Alceste d’Euripide). D’autres personnages mythiques sont à la fois pasteurs et musiciens: Pan, le Cyclope Polyphème, les Satyres ou Tityres, le héros Anchise, les jumeaux Amphion et Zéthos... Diverses mythologies présentent semblable rencontre: citons l’Inde avec Krishna. La Bible unit ces caractères chez David (I Sam., XVI) et chez les frères Yabal et Youbal (Gen., IV). Partout existent des légendes, contes, faits de folklore. Et le berger n’est-il pas en tous lieux, de tout temps, le poète et musicien par excellence? Il l’est toujours, notamment en Sicile, en Sardaigne, en Grèce, au Pays basque. En Grèce antique, Hésiode relate comment les Muses l’appelèrent au milieu de ses agneaux (Théogonies ); une inscription de Paros raconte la vocation, comparable, d’Archiloque.

La poésie pastorale au sens précis du terme est apparue chez les Alexandrins (IVe s.-Ier s.). Mais les préoccupations et traits pastoraux de la poésie grecque sont bien antérieurs. Sans parler des Travaux et Jours hésiodiques, poème de la vie des champs, l’épopée homérique par excellence, L’Iliade , présente d’importants aspects pastoraux: les récits du vieux Nestor contant ses premiers exploits (chant XI) dans des luttes consécutives à des razzias de troupeaux, les représentations de la vie pastorale sur le bouclier d’Achille (chant XVIII), surtout les comparaisons, dont la plupart sont d’un style pastoral très marqué. Le théâtre offre aussi des caractères d’origine pastorale: affabulation et traitement des drames satyriques conservés (Le Cyclope d’Euripide, Les Limiers de Sophocle); en outre, il est vraisemblable que les scènes d’agôn (joutes verbales) de la tragédie, et peut-être de la comédie, se rattachent aux chants alternés improvisés partout et toujours par les bergers (de nos jours encore, contrasti siciliens, sfide sardes, koplak des bertsolaris basques): Aristote y fait allusion dans sa Poétique à propos de la tragédie.

Sur l’origine précise du genre pastoral, on a beaucoup discuté dès l’Antiquité, inventant des théories a posteriori, d’après, évidemment, ce que l’on voit chez Théocrite: fêtes religieuses présentant des bergers brocardant leurs maîtres (cf. Idylles , V), invention du berger mythique Daphnis (cf. Diodore, IV, LXXXIII, 3; Elien, X, XVIII), qui mourut d’amour et fut chanté par Théocrite (Idylles , I et VII), puis par Virgile (Bucoliques , V). Rien de cela ne nous apprend pourquoi cette poésie apparaît chez les Alexandrins. Bouleversements du monde grec, essoufflement des grands genres, personnalité de Théocrite surtout, ami des bergers siciliens et de la nature, tels durent être les éléments de la conjoncture favorable à l’éclosion de ce genre, qui fut vraisemblablement la création de Théocrite.

Théocrite

Les dates de Théocrite ne sont pas connues avec précision. Né entre 315 et 310 avant J.-C., sans doute à Syracuse, où il dut passer toute sa jeunesse, il en partit entre 275 et 270 pour se fixer à la cour de Ptolémée Philadelphe, se partageant d’ailleurs entre Alexandrie et Cos, berceau probable de sa famille. On place sa mort vers 250. Estimant passé le temps de l’épopée (VII, 45 sqq.), il écrivit de courtes pièces, les Idylles , modèles de tous les poètes bucoliques (de boucolos , « gardien de bœufs »). Cette poésie fut souvent amoureuse, car le berger chante volontiers ses amours. À vrai dire, certaines pièces sont assez peu pastorales, comme cet admirable mime des « Syracusaines » ou ce poignant poème d’amoureuse délaissée, « Les Magiciennes », un des sommets de l’œuvre, malgré les simples ingrédients champêtres composant le philtre de Simaitha. Il en est qui sont surtout mythologiques, avec quelques détails pastoraux: « Héraclès enfant », « Hylas », « Les Dioscures », « l’Epithalame d’Hélène »; il y a là quelque convention. Dans l’« Héraclès tueur de lion », d’authenticité contestée, mais bien digne de Théocrite, le mythe épique est traité de façon agreste, et les scènes où défilent les troupeaux d’Augias sont fort belles. Ces œuvres réalisent un condensé de lyrisme et d’épopée. Les pasteurs proprement dits sont parfois un peu déguisés, tel Polyphème chantant son amour malheureux (Idylles , XI); en revanche, ils sont vrais, réalistes même, tels Lacon et Comatas brocardant leurs maîtres (Idylles V), puis, en chants amébées , se disputant le prix.

Théocrite a sûrement assisté, participé même, en Sicile, et peut-être à Cos, à semblables joutes. Les Thalysies constituent peut-être le chef-d’œuvre du genre, mi-sérieux mi-badin. On y voit le jeune Simichidas (Théocrite) se rendre à la fête et au banquet de Déméter et rencontrer en route le chevrier Lycidas (un vrai poète? On en discute) vêtu d’une peau de bouc sentant la présure fraîche, puis engager avec lui un amical concours de chansons. Le berger sicilien Thyrsis, maître en l’art du chant bucolique, dont les strophes célèbrent Daphnis (Idylles , I), personnifie-t-il Théocrite? Bergers et poètes, dans la suite des Idylles , tour à tour se distinguent et se confondent: déguisement ou retour aux sources du genre?

Virgile

L’hellénisme alexandrin a connu, après Théocrite, d’autres poètes pastoraux: tel sans doute l’auteur d’une joute alternée imitée par Virgile (Bucoliques , VII); tel le Sicilien Moschos, ainsi que Bion de Smyrne, auteur d’un célèbre Chant funèbre en l’honneur d’Adonis . Du genre pastoral, ces poèmes possèdent, tout au plus, le déguisement à la mode.

Le vrai successeur de Théocrite est Virgile (71-19 av. J.-C.). Né en milieu rural, aux environs de Mantoue, il connut lui aussi les chants des bergers. Il vécut à Rome, près d’Octave Auguste, puis en Campanie. Plus que par ses Géorgiques , poème agraire à la façon d’Hésiode, il s’affirme dans ses Bucoliques successeur de Théocrite. Imitateur sans servilité, il aime fondre deux ou plusieurs thèmes théocritéens. Citons les Églogues , II (« Alexis » imitant Le Cyclope ), III (cf. Idylles , V) et V (« Daphnis », cf. Idylles , I). On retrouve chez lui les chants amébées (Bucoliques , III, VII) ainsi que les chansons opposées (ibid. , V) ou les chants strophiques à refrain (ibid. , VIII). Les Bucoliques offrent aussi, par convention pure, des poèmes d’une inspiration différente: la IVe Églogue , au « messianisme » tant discuté, la VIe où le chant de Silène introduit toute la matière de Lucrèce, la Xe sur le désespoir amoureux de Gallus, poète d’Amours . La préoccupation du cénacle littéraire et le travesti de cour apparaissent ici bien plus nettement que chez Théocrite, sans pour autant faire tort au sentiment virgilien de la nature, si vif, si personnel, si délicat. Cela ne nuira-t-il pas à ceci, lorsque les siècles modernes redécouvriront, après la Renaissance, Théocrite, et, peut-être plus encore, Virgile?

2. L’Inde

Les tribus pastorales de l’Inde, superficiellement brahmanisées, se réclament en général d’un ancêtre éponyme appartenant à la caste guerrière, tel que Yadu, l’ancêtre mythique des Y dava , ou J dons: le dernier et le plus célèbre prince Y dava fut K リルユa (Krishna), l’un des héros, partiellement divinisé, de la grande épopée indienne, le Mah bh rata . Les populations pastorales, encore nombreuses dans le nord-ouest et l’ouest de l’Inde, J dons, Gujars (gurjara ), hirs ( bh 稜ra) , bien qu’en majeure partie sédentarisées, n’en ont pas moins conservé, à travers tout le Moyen Âge et jusqu’à l’époque moderne, leur culture et leurs traditions originales, nettement distinctes de celles des populations sédentaires et agricoles parmi lesquelles elles vivent. Les traditions des tribus pastorales concernent tout particulièrement le pays Braj, région humide, propice aux pâturages, située le long de la rivière Jamna, au sud de Delhi, aux alentours de l’ancienne cité de Mathur ; c’est la terre sacrée où naquit et grandit leur héros divinisé, le jeune pasteur K リルユa-Gop l.

La geste de K size=5リルユa, le dieu pasteur

Les événements qui entourent l’enfance et l’adolescence de K リルユa (événements que la vieille épopée semble ignorer totalement) forment le thème principal d’un riche folklore proprement pastoral. La naissance mystérieuse de K リルユa, ses espiègleries enfantines, ses prouesses, ses jeux, son art de danseur et de musicien, les accents enchanteurs de sa flûte de bambou, l’attrait irrésistible qu’exerce sa beauté sur les jeunes Gopis, les femmes de la tribu, sont célébrés par le chant et la danse. Ces chants et ces danses qui, aujourd’hui, sont généralement exécutés par de jeunes garçons, sont traditionnellement attribués aux Gopis elles-mêmes; d’abord mères attentives, protectrices attendries de l’enfant K リルユa, puis amantes éperdues de l’Adolescent divin, ce sont elles qui sont censées chanter et mimer la geste krishnaïte. Aux jeux du pâtre K リルユa sont le plus souvent associés, outre le chœur des Gopis, le frère aîné du héros, Baldev, et une très jeune Gopi, R dh (dans le sud de l’Inde, NappiNai), favorite et amante de K リルユa.

La tradition musicale et chorégraphique des castes pastorales centrée sur la geste du jeune dieu-pasteur semble s’être emparée très tôt, apparemment dès le haut Moyen Âge, de l’imagination de tout le peuple indien, du nord au sud du pays. Il n’est pas de thème plus populaire et plus abondamment traité dans la littérature lyrique des langues indiennes modernes que la geste krishnaïte, et surtout les jeux érotiques de K リルユa avec les Gopis: jeux et ris qui ont pour corollaires la douleur des séparations et les affres de l’absence. K リルユa-Gop l étant reconnu, au moins à partir du XVe siècle, dans le Nord, comme un « avat r » ou une manifestation du dieu Vi ルユu, ou même de l’Être suprême, il s’ensuit que la vaste littérature vishnouite en langues indo-aryennes se trouve être une littérature en grande partie « pastorale », puisqu’elle a pour thème principal les amours sylvestres du dieu-pasteur.

Les amours de K size=5リルユa et de R size=5dh size=5

R dh n’apparaît pas dans les Pur ユas , récits légendaires composés en sanscrit – ou du moins son nom ne s’y trouve pas. Mais dans les provinces orientales, au Bengale et au Bihar, dès le XIVe siècle, se développe une remarquable littérature composée essentiellement de chansons sur le thème des amours de K リルユa et R dh . Le décor est toujours le même: la solitude boisée du V リnd ban, émaillé de fleurs éclatantes, bruissant de cris d’oiseaux, animé par la danse des paons et les bondissements des gazelles, la plage de sable fin et les eaux fraîches de la rivière Jamma aux flots bleu-noir comme le teint même de K リルユa. La nature changeante avec les saisons sert de toile de fond aux ébats des amants comme à leurs caprices et à leurs humeurs. Mais, ici, le couple K リルユa-R dh est seul. Les Gopis n’apparaissent que furtivement, en tant que confidentes de l’héroïne ou parfois en tant que messagères entre les deux amants.

Le thème des amours de K リルユa et R dh avait déjà été traité en sanscrit dans le G 稜ta-govinda , une sorte de petit drame lyrique composé au XIIe siècle par le poète bengali Jayadeva. Bâti autour d’une intrigue ténue: une brouille suivie d’une réconciliation entre les deux amants, ce délicat chef-d’œuvre de la littérature érotique en sanscrit est fait d’une guirlande de courts poèmes lyriques destinés à être chantés sur des mélodies populaires avec accompagnement musical. En dépit de la langue savante, l’œuvre apparaît largement inspirée par la chanson populaire, dont elle adopte les rythmes et les refrains.

Il ne semble pas que le poète bengali Ca ユボ 稜-D s (fin du XIVe s.) ait été lui-même influencé par l’œuvre de Jayadeva. Homme du peuple, amant, dit-on, d’une lavandière, Ca ユボ 稜-D s ne connaissait pas les subtilités de l’art érotique hindou, mais il exprime avec une admirable simplicité les ardeurs et les douleurs de la petite Gopi R dh , emportée comme un fétu par le vent de la passion qui la brûle, « jetant des cendres à toutes les lois faites par les hommes ou les dieux » et qui font obstacle à son amour... Déjà, chez Ca ユボ 稜-D s, c’est R dh qui tient le devant de la scène: l’embrasement soudain de la passion amoureuse chez une toute jeune fille, passion qui la désespère, la terrifie et la comble, est dépeint avec force dans ces admirables chansons, chères au cœur des villageois du Bengale et colportées par les chanteurs ambulants.

Chez Vidy pati, le grand poète du Bihar, contemporain de Ca ユボ 稜-D s, la passion de K リルユa et R dh est écrite avec un art raffiné et une grâce inimitable en une série de tableautins érotiques en langue maithili, évoquant chacun des instants précieux et uniques de leurs jeux amoureux. Mais le contexte pastoral propre à la geste krishnaïte est à peu près oublié: c’est à peine s’il fournit un décor, la plupart des scènes pouvant aussi bien – et mieux – se situer dans la chambre close d’un palais princier. La tradition de Ca ユボ 稜-D s et de Vidy pati se prolonge dans toute la différence vishnouite en brajbuli , sorte de mélange de bengali, de maithili et de braj. Tous les poèmes krishnaïtes en brajbuli, dont certains ne manquent pas de mérite, ont pour thème principal la relation amoureuse de K リルユa et de R dh .

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Au XVIe siècle, la tradition de la « pastorale » en langues indiennes trouve son plus bel épanouissement chez S r-D s, l’un des plus grands poètes lyriques indiens. Musicien consommé et ardent dévot de K リルユa-Gop l, S r-D s, « le barde aveugle du Braj », est le chantre inspiré de la geste du dieu-pasteur. Son inspiration, franchement populaire, s’enracine dans le folklore et la chanson villageoise du pays braj et s’exprime en braj, principale langue littéraire de l’Inde du Nord jusqu’au XIXe siècle. S r-D s hérite aussi de la tradition du vishnouisme mystique qui est celle du Bh gavata-Pur ユa. Les innombrables chansons de S r-D s concernent l’enfance et l’adolescence du Pâtre divin, entouré de ses compagnons de jeux, les petits Gopas, et des tendres Gopis. Le K リルユa de S r-D s est un vrai bouvier, qui marche fièrement à la tête du troupeau et prend soin de ses bonnes vaches:
DIR
\
La couverture noire sur l’épaule, le bâton à la main,K nha garde les vaches,Au V リnd ban il les mène paître et il crie:« Hé, la Blanche! Hé, la Grise! »/DIR

La spontanéité, la grâce, une intense tendresse humaine mêlées à une franche et exubérante sensualité caractérisent la poésie de S r-D s. Ainsi, il décrit les plaisirs du R s , la danse de K リルユa avec les Gopis au clair de lune:
DIR
\
Il s’ébat dans la joie du R s , Gop l!
\
À ses côtés resplendit la jeune R dh
\
et toutes les jeunes femmes du Braj [...]
\
La nuit d’automne est toute fraîche et brillante,toute fraîche est la forêt,
\
Toute pure est la plage de la Jamna
\
douce comme l’ombre de l’Arbre-des-désirs [...]
\
Il verse le bonheur en jouant dans la nuit,
\
Lui, le magicien de l’Amour!/DIR

Jamais, pourtant, le poète n’oublie que son héros est le Seigneur suprême, l’Adorable, et l’amour éperdu que lui vouent les naïves Gopis est présenté comme l’idéal de la parfaite dévotion. Les chansons de S r-D s tantôt joyeuses et tantôt pathétiques – quand elles expriment l’angoisse que l’absence de l’Aimé fait naître au cœur de ses amantes – sont en quelque sorte des « pastorales de l’âme ». S r-D s eut d’innombrables imitateurs, mais aucun égal. Toute la tradition indienne salue en lui son plus grand poète krishnaïte. Le nom de S r-D s reste à jamais lié au nom du dieu-pasteur K リルユa-Gop l « comme les deux maillons d’une chaîne ».

3. À l’âge moderne

Un fruit de l’humanisme

Dans les littératures modernes européennes, la pastorale jouit d’un remarquable succès du XVe au XVIIIe siècle, et particulièrement vers la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle. Comme tous les genres élaborés par les Anciens, la pastorale dut sa nouvelle vie à l’effort des humanistes pour restaurer la littérature classique. Dans ce cas, cependant, le mot « genre » est impropre, car la pastorale n’est point exactement un genre; il s’agit d’un milieu, d’une atmosphère, d’un déguisement conventionnel qui, théoriquement, pourraient se retrouver dans n’importe quel genre littéraire et qui, de fait, eurent au moins deux manifestations différentes: dans le roman, avec l’Arcadia (1504) de Sannazaro, la Diana (1559) de Montemayor, L’Astrée (1607-1629) d’Honoré d’Urfé, l’Arcadia (1590) de Sidney; au théâtre avec l’Aminta (1573) du Tasse, le Pastor fido (1589) de Guarini, la Sylvanire (1627) d’Honoré d’Urfé et la pièce du même titre de Mairet (1631), les Bergeries de Racan (1625).

Le milieu, dans la pastorale, est représenté par la nature intacte, qu’aucune civilisation n’a encore corrompue, une nature qui tient encore du divin et où les divinités primitives ont toujours leur siège. La contemplation de cette nature idéale, qui ne suppose pas nécessairement un goût pour la nature réelle, est une attitude littéraire typique des sociétés très évoluées, et représente l’un des thèmes que la pastorale humaniste emprunta à la pastorale gréco-latine. Ce culte pour la nature vierge, cependant, ne tarde pas à être relégué au second plan, jusqu’à se réduire à une sorte de toile de fond, sur laquelle d’autres thèmes ressortent avec plus d’évidence. Quant à l’atmosphère pastorale, ce qui la caractérise est d’abord la présence et le sens de la paix. Dans la nature non contaminée où vivent les bergers n’arrive même pas l’écho lointain des conflits, des batailles qui sont le sujet privilégié de la tragédie ou de l’épopée. Le désir de paix, le refus de la gloire militaire constituent l’un des thèmes que les humanistes puisent dans la tradition des Anciens et devient aussi une donnée acquise, admise a priori, un élément de la « convention pastorale ».

Les jeux de l’amour

La thématique de la pastorale moderne, qui s’impose aux dépens de la thématique classique traditionnelle, est une thématique amoureuse; à son apogée, entre la Renaissance et le baroque, la littérature pastorale est, avant tout, une littérature d’amour. La pièce du Tasse, l’Aminta , dont la première représentation eut lieu vraisemblablement en 1573, témoigne par excellence de cet idéal amoureux qui peut se résumer dans la liberté absolue et innocente, source d’un bonheur parfait. Mais cet idéal est utopique: une telle liberté a existé autrefois, dans un âge lointain et perdu – l’âge d’or –, que les bergers peuvent seulement regretter. En ce temps bienheureux, en effet, il n’y avait pas d’opposition entre la satisfaction des sens et la loi morale, car cette dernière n’existait pas encore. L’innocence de l’amour venait donc de l’absence de la loi; celle-ci instaurée, la contradiction est née et elle est insoluble. C’est pourquoi l’amour des bergers de l’Aminta entraîne inévitablement la conscience angoissante de sa culpabilité, une sorte de fatale condamnation à être malheureux, qui semble se dissiper seulement à la fin de la pièce. Cette fatalité de l’amour malheureux est au centre de la thématique pastorale baroque, même si le conflit entre une sensualité presque morbide et la morale de la Contre-Réforme n’est pas toujours ressenti aussi profondément que chez le Tasse. Une lecture des textes pastoraux baroques permet de dégager quelques schémas particulièrement fréquents qui expriment ce type d’amour.

En premier lieu, l’amour pastoral est malheureux dans les cas innombrables où l’un des bergers composant le couple potentiel n’aime pas son partenaire, lequel à son tour s’obstine à lui « exhiber » son dévouement, à requérir de lui l’amour qu’il lui refuse. C’est le schéma fuite-poursuite, qui parfois se reproduit en chaîne, quand celui qui ne partage pas l’amour dont il est l’objet aime un autre personnage qui, de son côté, le repousse, et ainsi de suite. Parfois, la chaîne se ferme en un cercle parfait: lorsque le partenaire fuyant du dernier couple aime le partenaire poursuivant du premier couple.

En d’autres cas, l’amour malheureux se ramène au schéma constance-inconstance, et c’est alors le jeu des plans temporels qui acquiert une importance primordiale: l’inconstance d’un amant rejette dans le passé le bonheur de son partenaire constant, dans l’âme duquel se met en mouvement le mécanisme du souvenir, de la nostalgie, du regret. Ou bien un personnage typique d’amant inconstant commence à aimer fidèlement un partenaire précisément quand celui-ci ne partage pas son amour: c’est à lui, dès lors, de regretter le bonheur perdu, qui lui venait de ses amours volages et qu’il n’éprouvera plus jamais. Il y a aussi des couples qui s’aiment parfaitement, mais qui sont tout de même malheureux car quelque chose les sépare: le plus souvent c’est l’honneur, qui impose à la femme non seulement de contraindre ses sentiments, mais aussi de les cacher, et d’afficher une indifférence qu’elle est loin d’éprouver. Le comportement des deux amants suit alors le schéma simulation-dissimulation, qui est un des plus fréquents et des plus riches de toute la pastorale. En d’autres cas enfin, ce sont simplement des obstacles extérieurs qui séparent les deux amants. Cela arrive surtout quand la thématique contre-réformiste de l’honneur perd son actualité, quand le conflit entre la sensualité et la morale, ne troublant plus les consciences, cesse d’avoir un pouvoir créateur sur le plan littéraire. Dès lors, la tragi-comédie prend le dessus sur la fable bocagère et le roman d’aventures sur le roman pastoral.

4. Perspectives

La pastorale est plus vivace en Europe qu’on ne le dit souvent: elle n’a jamais cessé depuis Sacchetti. L’auteur d’Ubu Roi est aussi celui d’une Pastorale publiée en 1897, qui s’ouvre sur:
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L’espoir des prés et le sourire du ciel calmepour se clore sur ce très beau vers:L’ivoire courbé pair au front bas des taureaux./DIR

Amyntas, Corydon, Mopsus hantent Gide. Tout imprégnées qu’on les sache de réminiscences livresques (H fiz, Sa’adi, Kh yyam, le Divan de Goethe), Les Nourritures terrestres , aussi lues au XXe siècle qu’au XVIIe L’Astrée , ravivent le bucolique pour réagir contre une littérature, la symboliste, qui « sentait furieusement le factice et le renfermé »; elles se piqueront de « poser simplement sur le sol un pied nu ». Naturisme et pédérastie: « Berger, viens! (Je mâche une feuille de vigne) [...] Et ce que je vis de plus beau ce jour-là ce fut un troupeau de brebis que l’on menait à l’étable. » Non pas seulement pédérastie: la pastorale gidienne se prétend aussi apologie du « dénuement ». Et Giono ! Timpon, gargoulette, flûte éolienne, chants et jeux dramatiques de bergers sous Le Serpent d’étoiles , qui donc jamais chanta plus lyriquement, plus paniquement, l’existence des pasteurs? Mais prenons-y garde: à contre-courant (et en contrepoint) du piétinement gourd des troupeaux de soldats qu’on traîne aux abattoirs, voici cheminer, sagement gouvernés (c’est le mot) par leurs baïles, les troupeaux de brebis et béliers transhumants que travaille le désir des hautes pâtures et de l’agnelage. Bien qu’il s’agisse des paysans plutôt que des pasteurs, et puisque la paix, la frugalité, l’innocence, l’amour furent et demeurent les valeurs de la pastorale, quelle plus évidente pastorale que, du même Giono, cette Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix , dont le défaitisme délibéré conduisit l’auteur en prison par deux fois? Pour une fois, la pastorale au sens littéraire coïncide avec la pastorale au sens épiscopal. Berger lui-même sous l’Occupation, Elian J. Finbert, juif égyptien de langue française, ami des chameaux, épris de sagesse malgache, a transposé son expérience dans un long roman pastoral, Hautes Terres , qui dit les « grandes forces élémentaires », les « puissances terribles de l’amour qui assaillent les hommes solitaires sur les cimes »; s’y découvrant lui-même « à travers d’autres transhumances », il fustige « les personnages faisandés de la sexualité et de l’introspection pathologique » qui déshonoreraient une grande part de nos lettres. Voici enfin chez Lucienne Desnoues renaître une poésie pastorale en mètres souvent réguliers; après La Fraîche (1959), c’est La Plume d’oie (1971) qui refuse la pointe Bic. On n’aspire qu’à poser sur la table
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Le fromage sans parure,L’eau de source et le quignon./DIR

Belge de passeport et belle-fille du poète Norge, elle a conscience de sa filiation spirituelle:
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À moi fille des pâturesQuel vieux parentage grecA légué ce goût du secEt des plantes à la dure?/DIR

Parentage en vérité, puisque la pastorale chez nous se réclame non pas seulement de Théocrite mais de Stésichore d’Himère, de Diomus de Syracuse, alors que peu d’Européens connaissent le Gita Govinda ; très peu, les Pastorales de S r-D s.

Bref, dès l’Antiquité classique, mais surtout de la Renaissance à nos jours, le genre pastoral s’est opposé aux valeurs dominantes. De sorte que ce « scandale des amours printanières », la Chine s’efforcera de le moraliser, en récupérant le « thème pernicieux », de la même façon qu’en Europe la bergère des pastourelles moralisantes « donne une leçon au chevalier cynique ». Tant et si bien que « certains troubadours et trouvères, comme les moralistes chinois, ont réhabilité le personnage de la paysanne et exorcisé le démon qui l’habitait » (ou qui du moins, pour l’idéologie dominante ici comme là-bas, était censé l’habiter). Comme quoi l’héroïne de Mo shang san et la pastourelle de Marcabru « jouent également, dans l’évolution des genres auquel appartiennent ces poèmes, un rôle capital ». C’est parce qu’ils connaissent trop bien la vie des cours, celle de Ptolémée Philadelphe, celle d’Auguste, que Théocrite et Virgile ont composé leurs Bucoliques . Encore Virgile seconde-t-il la politique du prince. Les inventeurs et tenants de la pastorale renaissante ou classique sont très souvent de grands seigneurs humanistes, comme Sanazzaro, voire, comme Honoré d’Urfé, auteur sottement brocardé de L’Astrée , de grands seigneurs fort érudits. Aussi peu versé en bergeries réalistes que plus tard cet André Gide qui met ses moutons à l’étable , d’Urfé s’est toujours défendu de peindre fidèlement des bergères qui gagnent leur vie en paissant leurs troupeaux. Dégoûtés d’un monde frelaté, soucieux de liberté, sensibles sans illusion, certains aristocrates de naissance ou d’esprit proposent périodiquement aux hommes un idéal de vie simple et frugale, tantôt dans l’innocence de la vie charnelle, tantôt dans les délicatesses du sentiment. Sans forcer les choses, comment ne pas lire dans L’Astrée une pastorale d’opposition morale et sociale? De L’Astrée au Contrat social , il y a moins loin que de la coupe de lait aux lèvres des bergères: en jouant de la houlette, Marie-Antoinette jouait sa couronne et sa vie.

Pastorale d’opposition morale et sexuelle, celle de Gide; d’opposition morale et politique, celle de Giono, d’opposition quasiment religieuse celle de Finbert (et d’opposition à Gide).

Moralité: lisons les pastorales avec le sérieux qu’elles commandent; dans bien des bergeries nous lèverons un loup.

Désormais, en dépit du retour aux villages de l’Ardèche, des idéaux de nos écologistes, et grâce au cinéma de ces dernières années, nul n’aura plus le droit de confondre la pastorale avec la vie des pasteurs. Deux films aussi beaux que judicieux, irréfutables historiquement, italien le premier: Padre Padrone , turc le second: Le Troupeau , ont présenté au public qui ne lit pas ou ne lit guère la vie des bergers sédentaires en Sardaigne, et celle des pasteurs nomades du plateau anatolien, telles en effet qu’elles sont subies ici et là: atroce. Exploité par son propre père, le petit berger sarde triomphera, pour une fois grâce au service militaire, de l’asservissement et de l’abjection intellectuelle où le père-patron si longuement le confina. Non moins asservissante, l’existence des pasteurs musulmans que traque Yïlmaz Güney: et quand il leur faut en sortir, c’est après avoir été pillés dans le train, pour échouer dans la métropole capitaline: Ankara: volés, floués, avilis, anéantis. Que nous voilà loin de As you like it!

Bien que L’Astrée fût en son temps une pastorale d’opposition sociologique et morale, le tableau qu’elle proposait des bergers et bergères ne tient le coup ni devant la réalité touarègue, ni devant la réalité sarde, ni devant la réalité kurde. Ajoutons, pour être un peu plus complet, ni devant la réalité que vivent aujourd’hui les Mongols sédentarisés de force, russifiés, plus floués encore que les pasteurs du Troupeau de Yïlmaz Güney.

pastorale nom féminin Œuvre littéraire, musicale ou picturale dont les personnages sont des bergers et des bergères. Partie de la théologie qui concerne le ministère sacerdotal. ● pastorale (synonymes) nom féminin Œuvre littéraire, musicale ou picturale dont les personnages sont des...
Synonymes :
- églogue
pastoral, pastorale, pastoraux adjectif (latin pastoralis) Littéraire. Qui est propre aux bergers, qui évoque la vie champêtre ; bucolique. Qui concerne le pastoralisme. Propre aux pasteurs, aux ministres du culte et, en particulier, aux évêques. ● pastoral, pastorale, pastoraux (synonymes) adjectif (latin pastoralis) Littéraire. Qui est propre aux bergers, qui évoque la vie champêtre ;...
Synonymes :
- champêtre

pastorale [pastɔʀal] n. f.
ÉTYM. 1559; de pastoral (1.).
1 (1559). Ouvrage littéraire (poésie [ Églogue; idylle], roman, théâtre) dont les personnages sont des bergers, souvent dépeints d'une manière conventionnelle et raffinée. Bergerie.Spécialt. || Pastorale dramatique, sorte de tragi-comédie (souvent avec de la musique). || Les Bergeries de Racan sont des pastorales.
2 Mus. (Vx). « Opéra champêtre dont les personnages sont des bergers, et dont la musique doit être assortie à la simplicité de goût et de mœurs qu'on leur suppose » (Rousseau, 1767). Pièce de musique, chant de caractère pastoral, qui a « la douceur, la tendresse et le naturel » (Id.) du chant des bergers. Bergerette.
0 La pastorale exprimait fidèlement l'âme de l'époque (la fin du XVIe s. en Italie) : nulle force de passion, nulle grandeur de pensée, nulle liberté, nulle sincérité vigoureuse. Une vie mondaine, une sensibilité érudite, subtile et voluptueuse, une rêverie aristocratique, une âme musicale.
R. Rolland, Musiciens d'autrefois, p. 46.
3 Peint. Tableau à sujet champêtre. || Les pastorales de Boucher.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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